La question de recoloniser les zones interdites n’en est pas une. Les humains occupent des territoires contaminés au Bélarus, au Japon, en Russie, en Ukraine, en Laponie, au Kazakhstan et autres.
On n’appelle pas ces occupations « colonies », parce que les habitants n’ont pas bougé — ou alors ils sont partis et revenus —, si bien qu’il n’y a pas eu de rupture de la présence humaine.
Par définition, la colonie s’établit sur un territoire en friche, inconnu, au pire sur un territoire non gouverné.
« Une colonie est un établissement humain entretenu par une puissance étatique appelée métropole dans une région plus ou moins lointaine à laquelle elle est initialement étrangère et où elle s’implante durablement » nous dit Wikipédia.


Bien entendu, vivre en territoire contaminé signifie passer sa vie dans des conditions dégradées.
L’organisme y subit un stress continu parce que les particules et le rayonnement radioactif déboulent sans arrêt dans les délicats assemblages de la vie, lesquels assemblages tiennent à peu de choses. Le corps répare sans cesse, il est vrai, avec toute la minutie dont il est capable, mais ce n’est pas forcément suffisant. Dans tous les cas, cette gymnastique biochimique fatigue.
Le bowling radioactif est d’autant plus néfaste que la vivacité biologique est intense : c’est le cas pour les juvéniles chez qui les cellules se reproduisent vite. Ce rythme multiplie les moments critiques, notamment lorsque l’ADN se réplique.

D’un autre côté, la norme en matière de « conditions de vie » est déjà bien variable d’un pays à l’autre, d’une région à l’autre.
Aux familles tchétchènes venues vivre en zone interdite, Tchernobyl offrait de bien meilleures conditions de vie que la guerre à la maison.
Cet exemple incontournable rapporté par S.Alexievitch dans la Supplication fait évidemment froid dans le dos. Est-ce que Tchernobyl est juste en dessous la guerre sur l’échelle des angoisses parentales ?
Non, loin de là. La famine, la soif, l’épidémie sont bien davantage à craindre. Même le chômage profond est plusieurs crans au-dessus Tchernobyl. Le baromètre des risques (étude commanditée chaque année par l’IRSN) est clair à ce sujet : en octobre 2013 en France, le problème préoccupant numéro 1 est le chômage. Les risques nucléaires viennent loin derrière la misère, l’insécurité, le terrorisme et la qualité des soins médicaux.
Et, à vrai dire, vu le caractère insaisissable de l’agent néfaste (la radioactivité est un fantôme), chacun l’appréhendera comme il peut. C’est une sorte d’avantage, sur le marché des bras-cassés.

L’Examen Moyak est une expérience.
« Et si j’appuyais deux secondes sur l’accélérateur ? »
Si j’allais voir cinq ans plus loin — trois à la vitesse où vont les choses —, si j’allais sonder ce que seront devenus les germes grinçants d’aujourd’hui ?
Exercice d’anticipation, ou de projection, qui se prête bien à un traitement par l’illusion sonore et la fiction scénique.
L’Examen Moyak est donc un spectacle, avec un public. Chaque spectateur porte un casque audio. La qualité de transmission est excellente et tout est réalisé en son binaural, aux petits oignons.
Une actrice nous explique que l’émission va commencer. Ce n’est pas très éclairé, ce n’est pas la télé, mais le ton et le rythme l’y apparentent.
L’émission permet à un chômeur mâle de gagner du travail. Le public en juge.
À cette époque-là, les contrats de travail sont exprimés en minutes. Sponsorisée par quelque boîte importante ou des start-ups, l’émission offre des jobs improbables, mais souvent de plusieurs mois. Un véritable trésor pour tous ces hommes sans emploi qui sont autant de petits trous dans le corps social.
L’émission reçoit des milliers de candidatures chaque semaine. Pour jouer, il faut satisfaire à quelques conditions, mais surtout avoir envoyé une lettre sincère.
L’Examen Moyak est un procédé de transfusion cognitive à base de son 3D, mis au point par Ernest Moyak. Le système permet d’explorer l’intérieur d’une personne (elle doit être consentante). L’effet est souvent décrit « comme si l’âme examinée venait vous taper sur l’épaule ».
Le candidat ne sait pas pour quel job il postule, mais il doit dire combien il veut être payé. Ce pari cruel est apprécié par le public, qui autorise ou non l’embauche.

Dans le prochain spectacle, le job est offert par une ONG en vogue, Nouvelle Agence Coloniale, qui cherche à racheter les zones interdites ou — moins cher — à les placer sous juridiction internationale, pour leur donner un statut de zone franche et y implanter des embryons humains.
L’idée est de composer des communautés d’intérêts, prêtes à tester leur projet de nouvelle vie : « Dans quelle société voulez-vous vivre ? ».
Anticipation ?
Le projet actuel « Mars-One » vous offre, en vrai, de devenir l’un des quatre premiers colons de la planète Mars. Le voyage est un aller simple en 2020 et quelques. 350 000 personnes auraient envoyé leur candidature (payante). Comble d’ironie, le voyage vers Mars expose les passagers à une radioactivité beaucoup plus dangereuse que les zones contaminées sur Terre.

Dans l’Examen Moyak, le fond politique est sans ambiguïté : comment faire émerger des alternatives ? Où leur faire un peu de place ? Comment, peut-être, nous donner une possibilité d’avenir ?
À quel moment touche-t-on le point juste en dessous l’accident nucléaire sur l’échelle des angoisses communes ?
À quel moment les conséquences néfastes d’une doctrine sont-elles assimilables ?

La réponse du public en 2016 (dans toutes les bonnes salles).