Patate de Mars

Je vais vous dire la vérité vraie.
On ne s’en sortira pas. Je veux dire sans une autre planète.

C’est tout simple : quand vous laisser des types avoir des vies de famille, jouer au foot ou réfléchir à leur jardin alors qu’ils devraient signaler que la collecte des eaux usées mélange celles des toilettes et celles du labo de chimie, qui contient donc du plutonium puisque ces sales types travaillent à Saclay pour le CEA, eh bien, c’est tout simple : on ne s’en sortira pas.

Je sais, ça se passait vers 1990, pas la peine de s’énerver. C’est un exemple parfait cependant.
Prenez les mêmes types, envoyez-les sur mars. D’ailleurs, non, vous ne prendrez pas ceux-là, vous prendrez des types affutés. Faites-leur planter des patates : ils vont s’en occuper comme des chefs parce qu’ils n’auront que ça à manger. Et s’ils merdent, ils pourriront entre eux.

Bon, disons qu’ils feront ce que les cadavres font sur Mars, parce qu’on n’en sait rien à vrai dire. Mais c’est ce qui est bon avec l’aventure.

Plans (sur la comète)

Dans la série « transparence », visitez vos centrales préférées au moyen d’un dessin technique délicieusement rétro !
Grâce à l’université de Nouveau Mexique (un état américain très abonné au nucléaire), entrez dans l’intimité toute simple des centrales électro. C’est ici.

Les françaises sont assez bien représentées :
Creys-Malville
Chooz
Saint-Laurent-des-Eaux
Fessenheim
EPR
Sans oublier Forsmark, pour qui nous avons un petit faible (les détecteurs de Forsmark avaient les premiers détectés Tchernobyl).

L’état du Nouveau Mexique a connu la première explosion nucléaire, Trinity, en juillet 1945. Il héberge un centre d’isolement des déchets, le WIPP, qui pose problème depuis 2014. On peut lire ici le rapport de l’IRSN à ce sujet.

N’anticiper

Dans un article publié par la revue Arpentages, le robot Andréa déclare qu’elle se méfie de la littérature. « La littérature inocule le corps social ; la littérature prépare au fait accompli » dit-elle.
Le robot solitaire des forêts de Tchernobyl reproche à l’anticipation une sorte de capacité magique qui ferait advenir la chose écrite.

Dans le spectacle L’Examen Moyak, la dangerosité de la zone interdite baisse à mesure que la guerre progresse dans les zones normales.

Dans cet article de Boris Mabillard, les réfugiés du Dombass s’installe en zone contaminée parce que le maire de la ville de Bazar réduit le prix des loyers. Bazar est pile au sud-ouest de Rudnia, le coin d’Andréa.

Se préparer à (presque) tout

Le Gouvernement de Tokyo (GMT) a récemment distribué à l’ensemble des résidents de Tokyo un guide de préparation aux catastrophes naturelles, nous dit l’Ambassade de France au Japon.
Un document remarquable, jaune et plaisant, qui ne fait pas dans l’euphémisme. Nous ne sommes pas très loin de la version Fight Club des consignes en avion. Et si ça ne suffisait pas, un petit manga, pas piqué des vers, clôt l’affaire.

Le guide complet ici, ou par morceaux .
Aux risques naturels, le Gouvernement de Tokyo n’oublie pas d’ajouter la menace terroriste. Il nous semble donc qu’un autre petit risque manque. Sauras-tu trouver lequel ?

Dans la même veine, le designer Oki Sato nous donne sa très élégante version du nécessaire de survie (certes, légèrement orienté « survie de son téléphone » : on ne va pas mégoter).

Rudnia 2.0 … [expo]

Nouvelle exposition photographique

Depuis dix ans, Pascal Rueff explore la nouveauté qui s’impose autour de Tchernobyl et condense cette expérience dans une oeuvre polymorphe.
Après Fukushima, que nous enseignent ces événements sans fin issus d’une doctrine de toute-puissance ?
L’exposition Rudnia 2.0 matérialise la NAC, Nouvelle Agence Coloniale, qui déclare vouloir expérimenter dans ces zones hors-jeu de nouvelles formes sociétales et un avenir sur terre pour l’humanité.
À travers des vues somptueuses, images panoramiques réalisées en infra-rouge, d’ordinaire invisible à l’oeil, et la mise en scène de chômeurs français dans des paysages aux couleurs inversées, la NAC déploie son marketing subversif et nous interroge, par la voix des futurs colons de Rudnia 2.0, sur nos réelles nécessités.

[ ANN ]
 » Les parents ont eu l’école, la sécurité sociale, l’électricité jusque dans les brosses à dents, les toubibs leur ont même filé la vieillesse. Ça m’a permis d’apprendre à lire, je ne me plains pas, mais l’eau chaude de la génération précédente est au-dessus de mes moyens. Là-dessus, l’humanité nous paye cette bulle : faut que l’heure soit grave… Or, quand on débouchera la colonie, dans un siècle, quelle langue parleront mes arrières petits ? Oui, nous sommes une capsule : on nous met de côté pour plus tard… Mais qui sait si nous n’allons pas germer ?
La vie va continuer… »



Cliquer sur le filtre pour lancer le diaporama.

– (22) Chatelaudren, Petit Écho de la Mode, du 10 octobre au 15 novembre 2015 ; du lundi au samedi, de 10 à 12h et de 14 à 17h ; entrée gratuite
– (22) Saint-Agathon, La Grande Ourse, Le Mois du Documentaire (projection à 20h30 de « Nuclear Nation II »), le 27 novembre 2015
– (60) Creil, La Faïencerie, avec Atomic Radio 137 de Christophe Ruetsch, et au CDI du Lycée Marie Curie de Nogent-sur-Oise, du 23 février au 8 mars 2016

© L’Agence du Verbe 2015
Passeuse : Olga Mitronina (Ukraine). Coproduction Le Petit Écho Chatelaudren ; avec le soutien du Conseil Général des Côtes-d’Armor et de la Région Bretagne. Chargé de diffusion : Frédéric Le Floch. Logo NAC : Frump.

2015 : pouième

Cher camarade,

Je ne sais pas pourquoi ce travail m’apparaît simple aujourd’hui. Je veux dire ce travail d’incorporer des coins pourris.
Pourquoi s’en aller rôder dans l’expiration des catastrophes ?
Faut-il une zone de guerre, en soi, pour franchir, dehors, une zone interdite ?
J’irais coïncider ?
Serrer deux géographies — dedans, dehors — ?
Deux morphologies difficiles
Et me donner l’occasion de quelque pirouette rédemptrice ?
Au cul des catastrophes ?

Je ne sais pas.
Et je n’en saurai rien.
Et d’ailleurs, je n’y suis pas.
Au dernier moment, je refuse.
Je trouve un biais. Je m’arrange.
Je déplace tout d’un pouième.
J’ai l’air d’être en danger, mais tout va bien ; l’air de rien, j’ai bougé un os et tout le bonhomme est venu. Un bras de neurones l’a poussé. M’a sauvé, peut-être.

Certaines fois, je ne bouge pas.
Je ne bouge pas du tout. Et donc la chose me traverse. Elle est liquide, monumentale, indiscutable, elle gélifie toute la plaine, jusqu’aux arbres. Ça me foudroie. Je ne sais pas pourquoi. Tout est touché, jusqu’aux souvenirs. Un accident général.
Mais sidéré n’est rien : il faut la franchir à l’intérieur de soi la chose encourue (qui n’est jamais celle contre laquelle on s’était cru préparé à combattre), car elle s’y propage, et c’est une saloperie, il n’y a pas d’autre mot. Quelque chose me ravage l’intérieur, avec une espèce de minutie totale.

Le jour où je me franchis.
Le jour où je franchis dedans ce que je franchis dehors
À l’heure des miettes
Je vois ceci, je vois cela, que je ne voyais pas.
Je n’avais pas les yeux.
Ou bien personne n’avait pensé à installer la lumière
Comment l’expliquer, cher camarade
Autrement que par une légère croissance de soi, de l’entendement,
de l’électricité ?

Quelque chose a poussé.
Non comme un bras ; toute la personne est touchée (le monde connu s’étire).
Et en ce sens, cher camarade, pour les quelques régions du monde où nous allons nous ajouter des circuits, je dirais que nous sommes, alors, une ou deux secondes en avance sur nos contemporains. Ou sur l’espèce. Ou, plus sûrement, sur nous-mêmes.
Je n’en fais pas une gloire. C’est même assez triste, je le vois bien.

Nous sommes là, plantés dans du nouveau et il faudra bien l’adopter. Et finir par l’embrasser.
Il pue, ce nouveau ? Il faudra bien.
Ce travail m’apparaît simple aujourd’hui.
Pour les zones très coriaces, les gosses nous montreront comment desserrer les dents.
Porte-toi bien.

(Oublié dans « Il fait un temps de poème », volume 2, textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men, Filigranes Éditions 2013)

Légendes

L’exposition Rudnia 2.0 présente deux séries d’images.
La seconde met en scène par montage des chômeurs français dans des paysages de la zone interdite.
Ces images sont présentées sans légende. Nous sommes convaincus que le spectateur saura trouver les siennes.
Néanmoins, voici quelques propositions.


Radio Tchernobyl 2017 | Textes © Pascal Rueff, sauf mention contraire | Webdesign © www.sophieblum.net