Ça finit par faire une collection.
Tous vos coups d’épingle dans le brouillard de Tchernobyl.
Une collection de petites phrases, d’images, de tons.
Ça finit par donner l’impression que vous seriez devenus… quoi ?
Des spécialistes ?


– Allons… Je n’arrête pas de répéter que nous n’y connaissons rien. Que nous ne comprenons pas.
– Un peu plus que la voisine quand même ?
– Oui, un peu plus que la voisine.
– Vous êtes motivés par le battage du vingt-cinquième anniversaire ?
– Nous y sommes allés à l’occasion de l’An 20.
– Oui, vous êtes des vétérans maintenant…
– Il y a encore des témoins de l’An 0. Et nous ne sommes pas les premiers à demander des explications.
– Je vois. Vous rongez un os.
– Ouais.
– Vous êtes à l’aise quand vous «jouez» Mort de Rien ?
– Je suis à l’aise avec ma langue. Et avec le fait que le soleil brûle pour tous. Je ne sais pas si c’est clair…



– On y reviendra. Où vous en êtes avec les résidences ? C’est fini ? Vous ne partez pas cette année ?
– Nous y sommes allés en janvier, sous la neige. Nous ne connaissions pas. Nous sommes partis seuls, Morgane et moi, comme en 2007. Nous attendons de trouver une formule de résidence qui permette à chacun de travailler selon ses besoins.
– Vous n’êtes pas satisfaits des travaux produits par les précédentes formules de résidence ?
– Elles sont parfaites s’il s’agit d’observer comment se comportent des étrangers au contact de la Zone. Mais qui regarde ? L’un des résidents de Tchernobserv a pu dire «qu’il était allé risqué sa vie là-bas». Objectivement, oui, il pouvait se faire renverser par un camion. Mais c’est intéressant d’observer qu’il a perçu son séjour dans la Zone comme une menace mortelle. Son travail de témoignage en rend-il compte ? C’est mon souci. Nous devrions accepter que d’autres personnes voient les choses d’une autre manière. Mais je ne me sentirais pas tenu de l’agréer.
– Vous voulez dire que vous ne voulez pas changer d’opinion ?
– Je ne demande que ça. Mais j’attends qu’un témoignage me la fiche dans le bide. A ce moment-là, mes propres constructions psychiques à propos de la Zone tomberont toutes seules.
– Quand on parcourt le site -quand on écoute Radio-Tchernobyl-, on peut facilement collecter des formules, des sortes de conclusions provisoires. Elles donnent l’impression que vous jalonnez, que vous avancez même peut-être…
– Ce sont des notes. On mijote dans le truc et des bulles montent crever à la surface. Je les note. Ce qu’elles racontent donnent une idée de la température. A force, des petites choses se rendent évidentes. Elles ne me paraissent jamais aussi justes que quand elles appuient sur notre caractère d’étranger. Pas d’étranger à l’Ukraine ou au Belarus. D’étranger à la Zone, à la sorte de vie qui prend ses aises là-dedans, c’est-à-dire en dehors de notre omnipotence. C’est ça que j’aime observer.
– Pour quoi faire alors ?
– Je ne sais pas. Il faudrait voir avec le poète.
– L’émission Mégahertz sur France-Culture parlait en juillet dernier de « l’ovni Radio-Tchernobyl » sans pousser plus loin. Vous cultivez l’anonymat ?
– Non-non. Je réponds à toutes les demandes de contact. Mais peut-être qu’il est facile d’imaginer, je ne sais pas, que nous vivons d’amour et de césium frais.
– Thomas Morat, dans un texte consacré à l’après Hiroshima, s’interroge sur ce qui peut se montrer après un cataclysme et trouve dans votre démarche une tentative d’y répondre. Il relève, par exemple, que vous semblez jouer de toutes les casquettes.
– J’aimerais peut-être pouvoir être chimiste là-bas. Ou bathyscaphe de poche. Explorer les nappes phréatiques. Entrer dans les plantes. Une image, ce n’est pas grand chose. Une phrase, trente secondes de film. Qu’est-ce que c’est deux heures de son ? Ce sont des touts petits moyens. Qui nécessitent l’attention du public, un temps d’observation pour remplir leur minuscule fonction. C’est assez dérisoire de passez son temps de vie à produire d’aussi petites choses. Et peut-être que je finirai par m’en rendre compte. Mais pour l’instant, nous ne sommes pas fatigués.
– Vous n’êtes pas au bout de l’os.
– Je ne connais pas ces dimensions.
– « Pourquoi venir ici ? » vous disent les Slaves. Ce n’est pas la terre où vous êtes nés. Ce n’est pas votre pays. Ce ne sont pas vos morts. Qu’est-ce que vous leur répondez ?
– Ça dépend si une interprète peut traduire à ce moment-là et du temps dont dispose mon interlocuteur. Tu as combien de temps devant toi ? Je lui dis ça.
– Dans Mort de Rien, vous ne demandez pas plus de quarante-cinq minutes au public. Ça suffit ?
– Pour en saisir quelque chose de plus que la voisine ? Oui.
– Dernière question : le concours, qu’est-ce que ça donne.
– Super-rien. Nous ne croyons même pas que nous avons le pouvoir d’imaginer des trucs différents. Mais je reconnais que j’ai oublié de donner la liste des lots.
– C’est le moment…
– Ben, deux chats nés autour du 26 avril et des patates à planter l’année prochaine.
– Merci.

(publi-reportage)