La lampe de poche dynamo.

Caroline Melon dirige un festival consacré aux arts de la parole à Bordeaux. Elle a participé à la résidence Tchernobserv 2009.


« Avec Seb, on vient de faire un tour à Bober, village abandonné et pillé depuis longtemps. Une ligne de bitume cicatrise les deux pans, habitations d’un côté, kolkhoze et usine à beurre de l’autre. Les autres nous ont déposés en voiture il y a quatre heures et doivent nous récupérer à 19h30 sur le parking, espèce d’espace à l’entrée du village rebaptisé pragmatiquement comme un garage de centre commercial. Il faut bien poser des mots sur les choses, non ? Même si ça fait un peu parc d’attraction d’appeler parking cette enclave de terre sur le côté de la route, il n’empêche qu’on peut y garer la voiture : c’est donc le parking, accord verbal tacite sur lequel personne ne réfléchit vraiment. On était partis chacun de notre côté avec Seb, on est complètement équipés, masque, gants, bottes, on a traîné dans le village, c’est quand même super grand. J’ai envie de pisser, marre de ce masque qui me cisaille le nez, envie de fumer aussi (pas bon la cigarette : le danger de la contamination réside plus dans l’inhalation de poussière ou de nourriture que dans l’irradiation pure, donc quand on fume on inhale plus et on porte les doigts à la bouche, CQFD). Je me suis tapé une bonne flippe tout à l’heure seule dans Bober, moi la novice de la zone contaminée, j’ai passé ma première étoile estampillée par le dosimètre, 1,88 microsievert, yes ! C’est comme ça, il y a un truc à la con avec ça, les guides à tchernobyl se la jouent moi j’ai pas peur, et toi, t’es cap ? Même entre nous il y a quelque chose de ça, ou alors c’est moi avec mon habitude de guerrière qui projette ça ; n’empêche que je tiens bon et j’assume ma flippe. J’ai même demandé à Pascal, pour cette première sortie, de m’équiper totalement avec une combinaison parce que j’avais peur que les herbes hautes me contaminent, je m’imaginais me faire caresser les bras par les blés pervers. Pascal m’a expliqué qu’en fait la radioactivité se trouve au sol, pas dans les épis, ok, je fais confiance, je me contenterais du masque-gants-bottes. Je suis donc en jean et en chemisette avec manches ballons. Avec mes lunettes de soleil Chanel au-dessus du masque, c’est assez sexy, je dois dire. »

« Après quelques heures de pérégrination solitaire, je retrouve Seb à l’entrée du village pour attendre les autres. Deux cyprès encadrent le début de la route, je pense aux cimetières, et va savoir pourquoi à la supplique de Brassens pour être enterré là où personne ne voudra jamais l’enterrer. On attend, on est debouts, on peut pas s’asseoir ni poser nos sacs, interdiction d’être en contact direct avec le sol, même les dosimètres sont emballés de film plastique alimentaire. J’aurais jamais pensé utiliser ça autrement que pour recouvrir les tupperwares des restes de la veille mais bon, ici c’est comme ça, on trouve des idées pour tenter de se protéger efficacement, sans avoir d’ailleurs de certitudes quant à leur fiabilité. Ca devient presque comme un geste de superstition, j’ai l’intention de me protéger donc ça va marcher ça va marcher ça va marcher.
On est debouts, la nuit tombe, les cyprès derrière et la route passante devant, de temps en temps quelques bagnoles, on est à l’heure, c’est important d’être à l’heure, surtout que Brice est bien sympa de faire le chauffeur pour tout le monde. On discute, Seb finit par se décider à aller pisser, moi je n’ose toujours pas, descendre mon corps vers la terre, pisser sur le sol qui projettera de la poussière sur ma peau, non, je suis pas cap. Le dosimètre monte pas mal dans cette partie-là du terrain mais bon, les autres vont arriver et puis je viens bien d’y passer 3 heures en zone contaminée, c’est pas cinq minutes de plus qui vont me tuer. Expression un peu trop juste, j’évite de m’attarder dessus. 20h, bon, ils ont dû être retardés, on craque, on enlève les masques et on fume une clope. Et puis on mange une banane tiens, tant pis, on a faim. 20h30, je propose à Seb de refluer dans le village, là où le dosimètre se calme, il fait nuit maintenant et je préfère les fantômes du cimetière à l’alarme de l’appareil. Envie de s’asseoir, l’inquiétude monte un peu, j’avais choisi de passer 3 heures en zone contaminée, là je ne choisis plus d’attendre sur ce parking, j’ai envie de partir et de retrouver un sol propre, qu’est-ce qu’ils foutent bon sang, en plus mon portable n’a plus de batterie ou presque, je tente quand même, répondeurs de tous côtés, Brice, Pascal et Olga, il est 21h et ça fait 1h30 qu’on poireaute. Pascal nous a dit avant de partir : si il y a quoi que ce soit, si vous paniquez ou quoi, vous remontez la route principale vers la gauche, au bout de quelques kilomètres la radioactivité est moins intense. Il a rajouté bon en même temps c’est pas génial de longer la route, les voitures passent et soulèvent la poussière, ça fait partie des endroits à éviter niveau contamination. On tergiverse avec Seb, il vaut mieux quoi ? Attendre là ou commencer à avancer, si les autres n’arrivaient pas, on va peut-être essayer de se débrouiller tous seuls non ? C’est comme un irrépréssible besoin de partir vite, de s’en aller loin, la mort aux trousses ou quelque chose du genre, il y a une heure j’aurais rigolé de penser à ça mais là je ne fais vraiment pas la maline. »

« J’ai rechaussé mon masque, comme une concession à la peur qui n’arrange rien. On s’engage sur le bas-côté, les caisses passent hyper vite, on se cale au plus près du fossé dès qu’on en voit une. Seb me raconte des trucs, ses voyages en Amérique du sud et ça fait du bien, c’est comme quand je vais chez le dentiste et que je lui demande de me raconter ce qu’il veut, n’importe quoi pour que je me concentre sur autre chose que sur le fait qu’il approche des instruments coupants de l’intérieur de ma bouche à cinq centimètres de mes yeux, mais la plupart du temps les dentistes n’ont aucune imagination et ne me racontent rien, j’ai beau dire la voix un peu chevrotante racontez-moi n’importe quoi, le film que vous avez vu hier soir votre point de vue sur la politique actuelle ils sont mal à l’aise, dentiste c’est pas un boulot de parole et encore moins de monologue. Heureusement Seb n’est pas dentiste et je m’accroche à ses paroles, à ses histoires d’ayauaska, de jungle et de tigres, allez on avance, mes jambes me portent toutes seules et je n’ai pas besoin de forcer le rythme pour aller vite, je pourrais débrancher mon cerveau qu’elles avanceraient quand même. Il fait nuit noire, Seb me tend sa lampe de poche à dynamo, il faut actionner la manivelle pour qu’elle fasse de la lumière, ça a quelque chose de plus flippant qu’une lampe à piles normales puisque ça dépend de l’énergie que j’y mets, et puis la lumière décroît tout doucement quand j’arrête de l’actionner, mes doigts sans cesse tournent le petit moulin, j’ai le dosimètre dans la poche, il me rentre dans la cuisse mais c’est pas grave, je le sors toutes les deux secondes et même si ce que j’y vois ne me rassure pas, j’ai l’impression d’avoir un tant soit peu de contrôle sur ce qui nous arrive. Quand on aperçoit de loin des phares, je mouline au taquet la petite lampe pour qu’ils nous voient et ne fassent pas d’embardée, on tend même le pouce mais avec nos masques on doit pas vraiment avoir des têtes d’auto-stoppeur chapeau de paille, j’ai beau sourire ça doit pas se voir des masses. Je marche vite, je fais de l’hyper-ventilation dans le masque, je suis en colère contre les autres, ils ont fini par appeler, ils sont perdus dans la campagne et ne savent pas quand ils vont arriver, en colère contre Pascal qui sait qu’on est en galère et qui n’a pas proposé de venir nous chercher, j’ai reçu un texto laconique genre Brice arrive, il a appelé, j’ai la sensation qu’ils ne se rendent pas compte, on vient de passer trois heures en zone contaminée et on est là comme des cons à marcher sur le bord de cette putain de route, il fait nuit noire et je flippe merde, je suis en train de me fabriquer un cancer toute seule, si ça se trouve je pourrai plus jamais avoir d’enfants, je suis vraiment trop conne d’être venue là, franchement quelle idée de venir en vacances ici, c’est quoi, un putain de truc d’auto-destruction ou quoi, Seb continue à parler, je ne l’écoute plus, j’ai les dents serrées… »

« En plus j’ai même pas fait d’antropogammamétrie avant de partir, inutile donc d’en faire une au retour si on n’a pas les mesures d’avant le départ, dans six mois je vais commencer à avoir mal au bide et en fait mes ovaires seront en train de se nécroser et je vais passer du temps à faire des milliers d’examens jusqu’à ce qu’un médecin froid et distant m’annonce que oui, j’ai un cancer de l’utérus, on va faire ce qu’on peut mais c’est sûr que je n’aurai plus d’enfants, pour le reste et le pronostic de vie il va falloir attendre un peu, et moi je serai là la tête basse et je n’oserai pas dire bah oui, je sais d’où ça vient cet été je suis partie en vacances à tchernobyl et le médecin froid et distant me regardera d’un air interloqué et méprisant du genre bah vous récoltez ce que vous avez semé ma petite dame, vous croyez qu’il n’y a pas déjà assez de gens qui meurent de cancer sans qu’on ait besoin que d’autres aillent se le chercher sur des terrains radioactifs, franchement tant pis pour vous, quelqu’un qui ne l’a pas choisi c’est injuste, mais vous, je ne sais pas quoi vous dire tellement ça me dépasse, vous vous rendez compte qu’il y a des gens qui vivent là-bas et qui n’auraient rêvé que d’une chose, c’est en partir, et vous vous y allez, franchement vous n’avez que ce que vous méritez, en plus vous avez un fils, vous lui imposez une mère qui va mourir jeune, c’est même pas pour vous que je pense ça hein, vous c’était votre responsabilité d’aller là-bas, mais vous avez pensé à ceux qui vont rester hein, vous avez pensé à votre fils qui va grandir sans maman, il a demandé ça votre fils vous croyez, tout ça parce que sa mère se sera piqué d’aller à tchernobyl en vacances, je me demande où vous placez votre responsabilité de mère, c’est honteux de voir des choses pareilles, mes mains se crispent sur la lampe de poche, encore une voiture qui arrive, je ne parle plus et laisse Seb monologuer, dans la nuit il ne s’est pas rendu compte que je pleure et que je demande pardon à Colas, la voiture fait des appels de phare, putain c’est eux, ils s’arrêtent, on grimpe dans la voiture, on a toujours nos bottes contaminées mais tant pis, ils s’excusent, il se sont perdus, je retire mon masque, je souffle, je fais deux-trois remarques acerbes, je souffle, le sang circule un peu plus doucement, je souffle, Cathy fait deux-trois blagues, je rigole un peu, ouf ça va mieux, j’ai laissé ce médecin de merde même pas capable d’avoir de la compassion pour ses patients sur le bas-côté de la route, on me l’a toujours dit que les médecins sont incapables de gérer les diagnostics de cancer, je le savais bien, je l’insulte un peu dans ma tête, je regarde les autres dans la bagnole et c’est bon de les voir, ils sont encore un peu désolés, allez, on va boire deux-trois vodkas en rentrant et puis tu sais, comparés à d’autres endroits, Bober ça monte vraiment pas beaucoup, je souffle, je redescends de ma panique, je souris, je comprends l’effet de la zone contaminée, c’est ça que ça fait, les autres me l’ont déjà dit, c’est un endroit ultime où tu te trouves confronté à tes peurs les plus primitives, bah voilà t’as découvert un truc ce soir, t’as peur de crever et de ne plus avoir d’enfants, t’es bien une bonne humaine va, t’inquiètes, l’espèce continuera à perdurer sans toi et puis vraiment, tu sais, Bober c’est pas si terrible allez va, un ptit câlin, une ptite vodka et tu sais déjà que demain tu y retourneras, tu as fait ton baptême du feu ma vieille, première fois en zone contaminée, ça se fête, allez, boudma, on trinque, jusqu’ici on est toujours vivants non ? »