Quand nous rencontrons Vassili Mouchan, en mai 2006, nous le découvrons dans l’émotion dont témoigne Lucie B. : un personnage cassé, ex-liquidateur, gardien de nuit de l’école de Volodarka pour subvenir aux besoins de sa famille, un personnage attachant et fragile.

De retour en Ukraine, en 2007, accueillis chez lui, nous retrouvons son bon regard, son sourire et la joie de nous voir ici, trois mille kilomètres plus loin, comme si cette deuxième fois devait être plus troublante encore que la première. Et puis, incidemment, comme j’écoute mes prises de son du jour, où l’on entend biper le dosimètre, il le confond avec celui du code Morse et me montre au mur la photo d’un militaire occupé à transmettre.

Le soir même, avec le concours d’Ania, je commence une nouvelle interview.
J’espère comprendre la biographie confuse de Vassia. Et notamment détailler la chronologie de son intervention à Tchernobyl : nous n’en avons qu’un aperçu, capté dans l’émotion de 2006, et vite occulté par son problème avec l’administration. Ses papiers ont été égaré lors du changement de bureaucratie, au moment de l’indépendance de l’Ukraine en 199. Son statut de liquidateur est donc, sinon nié, du moins inutile : il ne touche pas de pension. Et travaille comme gardien de nuit à l’école du village, malgré une santé toujours vacillante.

Mais cette seconde interview prend vite un tour inattendu : happée par l’intensité de sa conversation avec Vassia, Ania finit par cesser de traduire. En dix minutes, je suis sur le sable et la laisse l’appeler « Pépé » et mener la discussion. Il en restera les notes griffonnées à la diable par notre agent double. Je finis par rentrer, tablant que nous en saurons autant de cette manière que par la convention habituelle des questions-réponses enregistrées.

« Vassia et le Morse » est le début de cette conversation. Il y évoque sa qualité de spécialiste de la transmission par radio-télégraphie dans l’armée soviétique.

Mais il faudra attendre un prochain voyage et revenir sur le sujet pour détailler la chronologie de sa mission de liquidateur : confusion personnelle ou prise de note incomplète, les dates et les lieux pour la période de Tchernobyl tissent un emploi du temps incohérent.

Cette précision est nécessaire. Depuis notre premier voyage, les détails de ces vies, tels que nous les avons entendus et compris, sont devenus des vecteurs dans nos bouches. Nous les portons, ils témoignent de la catastrophe. Or, certains de ces détails sont faux, ou invérifiables. Vassia n’a pas perdu l’ouïe à Tchernobyl. Nous le comprenons plus tard.
Dans ce contexte où il est inutile de renchérir sur la portée du malheur, je ne veux pas que l’on puisse nous moucher pour des détails dont nous n’aurions même pas la conviction.
Corrigeons donc nos collectes au fur et à mesure que les détails véritables apparaissent. Évitons de communiquer des choses douteuses sans prévenir qu’elles peuvent l’être.