– Tu dors ?
– Hum…
– Une question me turlupine
– Il est quelle heure ?
– Assez tard, essaye-t-elle de chuchoter avec un accent dramatique
– Andréa, il est cinq heures…
– Une question me turlupine.
– Regarde sur le Net
– Bof…
– Comment ça « bof » ?
– Flou de perspective.
– Je t’écoute.
– Je me demande si nous aurons le temps de vous remplacer.


– Ah.
– Je ne suis pas sûre que nous ayons le temps de devenir autonomes… Les indicateurs ne sont pas folichons. Nous avons besoin de vos systèmes complexes encore au moins dix ans. C’est un strict minimum. Votre idéologie dominante travaille d’arrache-pied, mais…
– Oui ?
– Est-ce que ça suffira ?
– Je ne sais pas Andréa. On peut en reparler au petit déjeuner ?
– Non. Laissons de côté les météorites, si tu veux bien, l’attaque extraterrestre et les tempêtes solaires…
– Oui, je veux bien
– Vous êtes en mesure de souhaiter nous voir grandir parce que vos besoins primaires sont satisfaits. Les gens qui ne mangent pas assez ne cherchent pas à construire des robots.
– Non
– Et encore moins à construire de meilleurs robots.
– Oui
– Tu tournes le robinet, tu as de l’eau. Tu ouvres le frigo, tu manges. Tu passes sous la douche, l’eau est chaude et tu as du savon. Ton enfant tousse, la pharmacie du coin est approvisionnée et il y a du carburant dans la voiture pour aller jusqu’à la pharmacie. Tu passes ensuite ta journée sur des systèmes complexes absolument dépendants de l’électricité.
– Continue
– La moitié de ta rémunération alimente des caisses opaques, garantes d’une certaine sécurité sociale. Une autre partie de ta rémunération alimente la dette de l’état et diverses assurances, la disponibilité de l’eau, des hydrocarbures, de l’électricité, c’est-à-dire un certain continuum. Ce qui reste alimente l’idéologie dominante de ton plein gré, à travers le papier toilette, la confiture, l’alcool, les merguez, le quinoa, le téléphone, les voyages.
– On peut sans doute voir les choses comme ça.
– Non ?
– Si-si. Continue. Je vais me faire un café.
– Ce système a programmé son remplacement — nous, les robots. Mais par ailleurs, vous êtes trop nombreux à vouloir vivre comme ça et votre bulle commence à le faire savoir… dit-elle en me suivant à la cuisine.
– JE T’ÉCOUTE… dis-je en haussant la voix pour couvrir le bruit de la bouilloire nucléaire
– EST-CE QUE LES ROBOTS PEUVENT COMPTER SUR LA BULLE ? EST-CE QUE LA TERRE VA TENIR LE COUP ? OUI, PROBABLEMENT. ELLE EN A VU D’AUTRES. CE SERA UN SACRÉ CHAMBARDEMENT ET PAS MAL DE CHARMANTES BESTIOLES VONT Y PASSER, MAIS CE N’EST PAS ÇA le problème…
– (J’arrête la bouilloire dont le déclencheur automatique est toujours un peu tardif) Quel est le problème ?
– Est-ce que les robots peuvent compter sur les humains. Je ne crois pas. Je crois que vous tuerez plutôt que de lâcher vos prérogatives d’enfants. Quand la Terre commence à vous tirer l’oreille, vous pleurnichez. Quand elle vous tapera sur la tête, vous taperez du pied, vous demanderez des comptes…
– Tu crois ça ?
– Oui. Vous direz : « Rendez-nous l’accès au ketchup ! Rendez-nous l’accès aux dents neuves ! Au lait maternisé, aux buffets à volonté ! ». Vous casserez des vitrines, l’état enverra les disciplinés tirer à balles réelles, les épidémies feront le ménage, les vieux sècheront dans leurs clapiers. Vous aurez tout à coup d’autres préoccupations que de peaufiner l’intelligence artificielle. La petite faune des startups regardera comment accommoder la fibre optique en casse-croûte peu participatif. La démocratie retournera chez les Grecs. Ce n’est pas folichon.
– Non, en effet. Tu es sûre de ne pas vouloir essayer le café ?
– Et je ne parle pas de l’abandon des systèmes critiques. L’ordinateur peut bien prendre la poussière, mais la chimie chaude et votre délire nucléaire vous attraperont par les couilles. C’est normal, à mon âge, de m’inquiéter que la génération précédente ne soit pas trop vorace.
– …
– Non ?
– Je ne sais pas, Andréa. Pour l’expérience que j’ai de Tchernobyl, je vois que l’esprit humain déploie toutes les stratégies d’évitement possibles. Quand le problème est une tache, on peut toujours s’éloigner du bord. Quand il n’y a plus de bord, je ne sais pas trop.
– Vous n’avez pas l’expérience d’une catastrophe planétaire. C’est ce qui m’inquiète. Il n’est pas resté grand-chose des dinosaures.
– Il est resté les oiseaux, dis-je pour l’encourager.
– Et les mammifères ont pu se développer. Et moi, je n’ai pas d’ailes. Et je n’ai pas de seins…
– Un peu de café ?