Cher camarade,

Je ne sais pas pourquoi ce travail m’apparaît simple aujourd’hui. Je veux dire ce travail d’incorporer des coins pourris.
Pourquoi s’en aller rôder dans l’expiration des catastrophes ?
Faut-il une zone de guerre, en soi, pour franchir, dehors, une zone interdite ?
J’irais coïncider ?
Serrer deux géographies — dedans, dehors — ?
Deux morphologies difficiles
Et me donner l’occasion de quelque pirouette rédemptrice ?
Au cul des catastrophes ?


Je ne sais pas.
Et je n’en saurai rien.
Et d’ailleurs, je n’y suis pas.
Au dernier moment, je refuse.
Je trouve un biais. Je m’arrange.
Je déplace tout d’un pouième.
J’ai l’air d’être en danger, mais tout va bien ; l’air de rien, j’ai bougé un os et tout le bonhomme est venu. Un bras de neurones l’a poussé. M’a sauvé, peut-être.

Certaines fois, je ne bouge pas.
Je ne bouge pas du tout. Et donc la chose me traverse. Elle est liquide, monumentale, indiscutable, elle gélifie toute la plaine, jusqu’aux arbres. Ça me foudroie. Je ne sais pas pourquoi. Tout est touché, jusqu’aux souvenirs. Un accident général.
Mais sidéré n’est rien : il faut la franchir à l’intérieur de soi la chose encourue (qui n’est jamais celle contre laquelle on s’était cru préparé à combattre), car elle s’y propage, et c’est une saloperie, il n’y a pas d’autre mot. Quelque chose me ravage l’intérieur, avec une espèce de minutie totale.

Le jour où je me franchis.
Le jour où je franchis dedans ce que je franchis dehors
À l’heure des miettes
Je vois ceci, je vois cela, que je ne voyais pas.
Je n’avais pas les yeux.
Ou bien personne n’avait pensé à installer la lumière
Comment l’expliquer, cher camarade
Autrement que par une légère croissance de soi, de l’entendement,
de l’électricité ?

Quelque chose a poussé.
Non comme un bras ; toute la personne est touchée (le monde connu s’étire).
Et en ce sens, cher camarade, pour les quelques régions du monde où nous allons nous ajouter des circuits, je dirais que nous sommes, alors, une ou deux secondes en avance sur nos contemporains. Ou sur l’espèce. Ou, plus sûrement, sur nous-mêmes.
Je n’en fais pas une gloire. C’est même assez triste, je le vois bien.

Nous sommes là, plantés dans du nouveau et il faudra bien l’adopter. Et finir par l’embrasser.
Il pue, ce nouveau ? Il faudra bien.
Ce travail m’apparaît simple aujourd’hui.
Pour les zones très coriaces, les gosses nous montreront comment desserrer les dents.
Porte-toi bien.

(Oublié dans « Il fait un temps de poème », volume 2, textes rassemblés et présentés par Yvon Le Men, Filigranes Éditions 2013)