On avance.
Pour répondre au problème de signaler dans l’avenir les sites d’enfouissement de déchets nucléaires (c’est-à-dire sur une échelle de temps bien supérieure à celle des civilisations humaines), il semblerait que les Américains aient fait le choix d’un symbole apparemment universel : le Cri de Munch.


La figure date de la fin du 19ème et représente un homme se tenant le visage en proie à une violente angoisse tandis que le ciel paraît se liquéfier derrière lui. Cette figure inquiète sera reproduite sur trente-deux totems aux alentours du site de Carlsbad, au Nouveau-Mexique. Il est question de « dissuader le public d’approcher au cours des dix mille ans à venir ». Un avis rédigé dans les six langues officielles de l’ONU (et en Navajo) doit être gravé sur des blocs de granit et sur une multitude de petits disques (« en argile réfractaire et oxyde d’uranium ») disséminés dans les environs du Waste Isolation Pilot Plant (WIPP). Une barrière de terre de dix mètres de haut, « incrustée d’aimants et de réflecteurs radar », devrait compléter le dispositif d’avertissement.
On se souvient que le documentaire « Into Eternity » se faisait l’écho d’une autre approche chez nos voisins nordiques : les responsables du site d’Onkalo, en Finlande, tablent pour leur part sur l’oubli. On enterre, on ferme, on oublie.

A-t-on déjà vu la curiosité humaine s’interdire de dégoupiller les grandes vieilleries ? Reculer devant la Grande Pyramide, refuser d’aérer Lascaux ? Non, il faut entrer, il faut aller voir (comprendre, dit-on). L’érection des statues de l’Île de Pâques signale-t-elle autre chose qu’une sorte de vanité religieuse ? Le degré de technicité de nos prédécesseurs n’est-il pas toujours inférieur à celui du présent ? La figure de Munch n’est-elle pas suffisamment primordiale pour signer —à coup sûr— quelque civilisation primitive ?
Tout cela est bien intéressant.
Un échantillon gratuit (« Free 250-million-year-old rock salt samples are available for all visitors ! ») est remis au visiteur du WIPP, l’antre consacré, outre-Atlantique, au plutonium et à ses frangins. J’aime bien l’idée que ces conteneurs high-tech, descendus dans 600 mètres de vieux sel renferment « aussi bien des gants utilisés pour la fabrication d’armes nucléaires, des surchaussures et des chiffons trempés dans des solvants que des machines-outils, et même les murs des pièces ou elles officiaient ».
Comme si l’extrême dangerosité de la chose nucléaire nous obligeait à construire nos propres pyramides.
Perso, le Cri de Munch m’évoque une intensité sonore de 120 ou 130 décibels. Je me munirais d’une protection auditive à l’approche du site.