Titre bizarre.
Je connaissais Lascaux. C’est-à-dire Lascaux II, le fac-similé, la copie. L’espace de reconstitution.
Et puis un ami me parle de la grotte Chauvet, en Ardèche. Et je la visite dans la foulée, sur internet.


En deux heures, j’en sais l’essentiel. J’ai vu les images, les plans, je connais les circonstances de sa découverte, fin 1994 ; je suis impressionné par les mesures de précaution que s’imposent les scientifiques pour garder cette merveille de 36 000 ans intacte.
Il faut lire les témoignages de ceux qui ont la chance d’y accéder. Leur visite exceptionnelle, dûment visée par le Ministère, leur fait l’effet d’une grande claque ; chacun se sait privilégié.
La grotte ne sera jamais ouverte au public. Lascaux a servi de leçon. La porte est blindée, les chaussures de visite ne quittent pas le sas, l’atmosphère est surveillée. Les scientifiques regardent les peintures aux jumelles depuis la passerelle en inox qui reproduit le nécessaire premier parcours des découvreurs. Car le sol est une mine, un trésor de détails. Il faudrait pouvoir flotter dans cette grotte, où l’état de fraîcheur des oeuvres est incomparable.

Parallèlement, la communauté locale s’est organisée pour faire construire, non loin de là, l’Espace de Reconstitution de Chauvet. C’est un projet ambitieux, de plusieurs bâtiments parfaitement intégrés dans le paysage, nous dit le site internet. Le moindre détail de la vraie grotte y sera parfaitement reproduit, jusqu’à l’atmosphère, jusqu’au silence. À l’issue de la visite, un espace d’interprétation donnera les clés nécessaires. Ça sera bien. La gestion de l’équipement est confiée à un spécialiste des lieux culturels, en échange d’une rente annuelle pour la collectivité. À Lascaux, on parle de 250 000 visiteurs par an. Chauvet est deux fois plus âgée que Lascaux. Et son art n’est pas deux fois moindre. Au contraire.
Du coup, je me demandais s’il ne serait pas souhaitable de construire l’Espace de Reconstitution de Tchernobyl (vous m’aviez vu venir).
L’Espace de Reconstitution de Tchernobyl ferait un pendant raisonnable au Musée de l’Avenir du duo Bilal-Christin (à qui l’autorité ukrainienne refuse toujours, semble-t-il, je ne sais quelle autorisation).
Avec l’ERT, aucun danger à s’approcher des coulures du bloc 4, parfaitement reproduites. Un ingénieux dispositif excite le compteur de chaque visiteur, véritablement comme le rayonnement gamma dans la réalité. Vous approchez d’une tache, le compteur s’affole (le guide vous prévient : « le compteur s’affole »), vous reculez, il se calme. L’effet est criant de vérité.

L’ERT est une aubaine économique pour la région qui l’accueille et peut tout à fait permettre de réhabiliter un ancien site industriel ou une zone rurale foutue. Je pense que le créneau des parcs catastrophe offre de réelles opportunités de développement ; Tchernobyl bénéficie d’un atout remarquable : il est l’archétype de la catastrophe invisible. Je m’explique.
Espace de reconstitution d’un tsunami ? Impensable.
Espace de reconstitution d’un tremblement de terre ? De la guerre civile en Syrie ? Aucune chance.
Ce n’est pas le problème des effets spéciaux, qui seraient formidables, c’est une question de dignité, rapport aux dégâts, aux gens qui sont morts, aux disparus. La presse en ferait ses choux gras. Avec Tchernobyl, la plupart de ces problèmes relationnels disparaissent. L’effet le plus visible doit être celui du temps qui passe. Le champ de bataille est propre. Actuellement, les décès sont tous à peu près imputables à la mort naturelle de par là-bas, qui est un savant mélange de silex liquide, de crasse ambiante et d’appétits primaires pour la castagne et la joie de vivre. Je schématise.

Mais concevoir un Espace de Restitution de Tchernobyl qui n’évoquerait pas les quelques dizaines de morts officiels est impensable. Le public doit savoir.
Par ailleurs, l’Espace de Reconstitution peut très bien intégrer les batailles de chiffres, les abus de toutes sortes dont Tchernobyl est le point focal, le débat sur le nucléaire. Mais il le fait dans un cadre apaisé, un peu détaché. Il permet de prendre du recul. L’espace d’interprétation est organisé en ce sens. Nous avons d’ores et déjà des contacts positifs avec EFD, figurez-vous. Il pourrait y avoir une Zone Démantèlement Rationnel dans le parc.
Nan, c’est en bonne voie…
Pour l’instant, je cherche un territoire rural à peu près mort, pas trop loin d’un axe routier fort, dans l’orbite de Paris, ce serait idéal.
Pour la partie documentaire, je pense faire appel aux organismes officiels, il faut qu’il y ait un large consensus. Et à quelques voix dans le mode mineur, mais intéressantes.
J’ai repéré une sorte de collectif, par exemple, des artistes qui connaissent un peu le terrain. Ils veulent construire une station parlante pour les endroits déserts. Voilà, ça peut fournir de la matière un peu sensible…
Ah, ben, faut que ce soit la messe, quelque part…
On ne va pas au TchernobylParc comme à Disn**land. On y va en famille, en tenue blanche, masque, on est près d’un millier, dans une campagne silencieuse immense (l’emprise acoustique du parc est considérable et c’est un atout, vous verrez, j’ai mon idée), voilà, des champs sauvages à perte de vue, une ville déserte, un village, des véhicules éteints, des petites routes, très étroites, et la nature, la bête et pleine nature. Ici ou là, la station parlante de nos artistes diffuse de la poésie obscure. C’est la messe garantie. Derrière, tout le monde signe pour le démantèlement à la française et le renforcement de tout ce que l’on voudra. Nan, ça pète.

Je voyais bien aussi une zone 21ème siècle, genre voilà, c’est arrivé près de chez vous, avec des pavillons modernes et des voitures récentes, vingt-cinq ans plus tard, mais ça pourrait peut-être se voir comme un peu négatif. Je ne pense pas que ça soit une bonne idée au final. Bon, faut bien rêver.
Pour le reste, je crois que ça se tient.