Cher Monsieur,

Je termine la lecture du rapport de l’IGSN pour l’année 2005 et j’aimerais vous faire part de mes réactions de lecteur puisque vous êtes à la fois le directeur et le porte-parole de cet organe d’expertise, interne à EDF.

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Tout d’abord, j’ai été impressionné par la qualité de votre acuité. J’admets volontiers, s’agissant d’un document institutionnel, que je surveillais vos lignes et soupçonnais d’y trouver une vue soigneusement globale, quelque peu lénifiante. C’était faire insulte à votre souci constant et au travail de ceux qui ont en charge la sûreté nucléaire, sous votre conduite ou votre contrôle. Sous votre responsabilité.

Comment en arrive-t-on à lire un document de plus de cent pages, consacré à des questions de procédures au sein d’une entreprise française ?
Je suis citoyen français et -bien sûr- ces procédures touchent une industrie doublement spéciale.
Elle est d’abord foncièrement critique, comme vous le savez mieux que moi. J’ai passé trois semaines au bord de la zone interdite de Tchernobyl au printemps 2006 et je puis désormais me représenter concrètement la dangerosité de cette option économique et politique. Elle implique donc une maîtrise complète d’un nombre conséquent de paramètres, non uniquement technologiques (une certaine stabilité sociale, politique est requise par exemple).
D’autre part, cette industrie continue d’alimenter chez nos concitoyens une peur légitime : nous savons tous, intimement, combien les entreprises humaines sont fragiles et comment l’évidence aujourd’hui sera demain l’aberration (l’histoire nous en donne bien des exemples : pouvoir religieux, colonisation, etc.).

Je me suis rendu en Ukraine cette année pour participer à l’hommage rendu aux liquidateurs de Tchernobyl par la Compagnie « Brut de Béton », qui travaille à rendre lisibles les conséquences de la catastrophe sous l’angle de l’impact humain. Cet hommage nous a conduit devant le sarcophage le soir du 26 avril et à séjourner à Volodarka, en zone 4, de la mi-avril à la mi-mai. J’accompagnais la caravane en tant que preneur de son -mon métier-, en tant que poète également -témoin sensible-. Depuis notre retour, nous avons à coeur de témoigner des conditions de vie de la population (dans un contexte économique complètement dégradé) et de la nature de ce traumatisme d’un genre nouveau, puisque l’humanité y est ici confrontée pour la première fois (le précédent d’Hiroshima n’ayant pas la même « portée temporelle »).

Je continue à me documenter sur le sujet et, tout naturellement, il m’importait de connaître le point de vue d’EDF sur la question cruciale de la sûreté de ses installations.
La lecture d’articles parus depuis 1970 dans des revues scientifiques et votre rapport me conduisent à réviser, sur un point au moins, l’opinion que je me faisais de notre relation à l’énergie nucléaire. Je voudrais vous en faire part parce qu’en tant qu’acteur majeur, il vous sera peut-être utile de connaître un point de vue médian, amateur ?

À prendre conscience de notre engagement dans le nucléaire depuis soixante ans et de la pollution (accidents, incidents, essais d’armes, déchets) qu’elle a d’ores et déjà générée, malgré -je le découvrais dans votre rapport- un engagement massif, une expertise poussée, des investissements considérables, je me dis que la question du nucléaire ne peut plus se poser soit en « pro-« , soit en « anti-« .
Je crois désormais qu’il convient d’admettre que l’énergie nucléaire accompagne l’humanité et qu’une marche arrière, sans doute techniquement possible, relève d’un rêve de paradis terrestre -malgré le respect que j’éprouve pour celles et ceux qui défendent cette hypothèse-.
Je crois que notre engagement est avéré et qu’il est vain de pointer telle ou telle responsabilité pour l’instant. J’ai conscience que ce point de vue fera crisser des dents alors que la tendance au « pollueur-payeur » s’accroît. C’est qu’il ne s’agit plus de payer : personne, aucun état, n’est en mesure de payer le coût global d’un accident majeur.

Bien sûr, l’accident de Tchernobyl survient en territoire soviétique et sa portée -au titre de pièce principale dans les débats- en est quelque peu limitée. Nul part, dans mes lectures, je n’ai trouvé que l’on en veuille aux techniciens responsables de la conduite du réacteur au moment de l’explosion. Aucun témoignage, à ma connaissance, ne les injurie.
À lire le bilan de l’IGSN, j’ai le sentiment qu’il est dangereux d’isoler les centrales. Ce sont des monstres potentiels et les opérateurs devraient bénéficier de notre solidarité et de notre sympathie. Cela me paraît un facteur capital. Nous savons combien il est délicat pour un contingent armé d’être privé du soutien de la population dont il émane : il en résulte des engagements seulement motivés par l’argent, la satisfaction du travail bien accompli, au mieux la fierté d’être en adéquation avec la culture du corps auquel on appartient. Ça ne suffira pas pour l’énergie nucléaire : nous sommes trop loin du court-terme. Je crois maintenant qu’il appartient aux acteurs -opérateurs, exploitants, chercheurs, groupes de pression de toutes opinions- de considérer la question comme une réalité complète, active, encore une fois, absolument avérée. Nous y sommes.
Il ne s’agit pas de donner sa carte blanche au nucléaire, il s’agit d’y survivre. La responsabilité de tous est engagée et il faut être pragmatique. Que les « anti » travaillent à limiter sa prolifération, que les « pro » travaillent à d’avantage d’efficacité et de sûreté : il nous appartient d’y survivre, demain comme dans dix siècles.

Pour ma part, j’ai choisi de témoigner de ce que la catastrophe de Tchernobyl marque l’an 0 d’une très sérieuse nouveauté pour l’humain : la très très longue durée.
À ce titre, je me permets de vous adresser l’enregistrement audio d’un court spectacle actuellement en tournée en France et en Europe francophone. Il donne la mesure, si l’on en croit les réactions du public, de l’ahurissement que provoque cet événement depuis vingt ans. Ces représentations s’accompagnent souvent de discussions avec le public, tant sur la situation en Ukraine que sur le choix français en matière d’énergie. Je ne manquerai pas, à l’avenir, de mentionner combien les questions de sûreté sont prises en compte chez EDF (ce que l’habituelle ligne de communication -rassurante- ne permet sans doute pas d’exposer à sa juste valeur). Mais par ailleurs, je crois que l’exceptionnelle complexité de cette industrie ne permet pas d’espérer que nous échappions indéfiniment à l’accident grave. Je voudrais vous assurer que, désormais, cette conviction ne sera plus motivée par un manque de confiance -je rends hommage à vos efforts-. Mais l’analyse des incidents français montre la faillibilité intrinsèque des systèmes complexes : le concours de circonstances le plus improbable suffit à bousculer bien des vigilances. Je reconnais qu’il y a là un certain défaitisme, une incroyance en la capacité de l’homme à toujours dépasser ses propres cauchemars. Mais c’est aussi reconnaître -pour ma part de responsabilité- mon humilité définitive : l’énergie nucléaire est au-dessus de mes moyens.

Si vous m’avez lu avec bienveillance, je profiterais de votre attention pour solliciter l’autorisation d’interviewer des agents de votre entreprise. J’aimerais me faire une idée précise de l’impact psychologique causé par l’accident de Tchernobyl chez des professionnels occidentaux. Je ne peux pas imaginer que le sort de collègues, fussent-ils soviétiques, aient pu laisser indifférents les spécialistes français.

Je vous souhaite tout le succès possible dans l’exigence d’acuité qui vous incombe.

Pascal Rueff

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