Laissez-moi vous raconter une histoire d’os.
Imaginez que, pendant trente ans, des pathologistes, médecins légistes et autres croquemitaines enlèvent à des cadavres des organes et des os sans avertir les familles.


Imaginons que l’action se situe dans un pays où l’archivage, le contrôle administratif et la hiérarchie sont d’ordinaire très implantés et vous aurez idée des collusions qu’il faut organiser, trente ans durant et à l’insu des proches, pour alléger des dizaines de corps.
Question chiffres, l’histoire n’est pas claire. D’abord, on parle de dizaines, puis de milliers, dont certains cadavres d’enfants. Un facteur cent qu’il faudrait expliquer.
Imaginez que, parfois, les os manquants sont remplacés par des manches à balai, pour les funérailles.

Avec un tel préambule, je suis d’accord, on peut s’attendre à lire ensuite un truc du genre :
« Eh bien, cette histoire est vraie, le journal machin s’en fait l’écho dans un article du tant, et révèle, en effet, qu’à Pétaouchnok, depuis trente ans, les cadavres d’employés contaminés passionnent leurs employeurs ».

Le lecteur a l’habitude de nos méthodes (ce suspens cousu de fil blanc), certes, et puis nous avons chacun la capacité d’être monstrueux, le potentiel de ma petite histoire, nous le savons d’expérience, peut très bien provenir de la réalité.
Dans le cas présent, je préfère m’en tenir au flou de mon amorce : ainsi rédigée, sans les détails précis habituels, nous sommes libres d’imaginer n’importe quoi.
Citer d’emblée le nom du journal, la date de l’article, le lieu où furent commises ces mutilations détruirait, par exemple, la possibilité que les cadavres se vengent à la fin. Ou bien que les os aient servi à fabriquer des flutes. Ça n’enlèverait rien au problème, mais nous aimerions, parfois, que des justices opèrent avec les moyens du roman et de la fiction. Nous aimerions « donner la parole au clair de lune » comme dit Jean Blot.

Je cherche une photo pour illustrer ce tournant de mon article, je n’en trouve pas qui laisse présager n’importe quoi.

Les faits, les détails, les rapports d’expertise détruisent le flou propice aux extravagances, aux hypothèses exploratoires, à la fiction. Le nombre de cadavres est énorme, mais il est arrêté. Fin de partie. L’imagination plie devant le chiffre, passe la main, l’info finit à la poubelle. Nous savons déjà que le monde va mal, et ces morts ne sont pas les nôtres et nous avons d’autres choses à faire.
Raconter des histoires ?
À propos de Tchernobyl ?
Je ne sais pas encore, c’est un test.
Une image du réel peut vous saisir, vous stopper. Il faut qu’elle soit neuve, à sa manière, qu’elle vous ouvre un volet. Une image de fiction le peut-elle ?
Une image incomplète, une image tronquée, composite, floue ?
Les cadavres se relèvent, les médecins meurent dans leur bol de chocolat au lait, les familles conseillent à leurs morts de s’en retourner sous terre, motivées par d’embarrassantes visées d’héritage, etc.
La fiction n’arrête pas d’ouvrir des volets. Toute la littérature en témoigne.

Quand on est gavé de détails au point de n’assimiler que les informations strictement utiles, que vaut-il mieux ?
Je ne sais pas, je tâche de me convaincre.
Quand plus un détail étranger, plus un détail de l’humanité souffrante lointaine ne peut être incorporé à soi et qu’il n’est plus possible de lui conférer la moindre importance, que vaut-il mieux ?
Un détail de plus dans une goutte précise, incisive, et se faire mordre ?
Ou bien la fumée d’une histoire, l’obédience de la fiction, l’espèce de flou d’une pré-connaissance (comme la peur, la prévention, l’expérience d’autrui sont des pré-connaissances) ?
Je ne sais pas.
Je crois que les histoires servent à prévenir le pire : affuter l’esprit, hésiter devant le gouffre, craindre la guerre. Des précautions de père de famille.
J’ai écrit un roman à la fin de l’année dernière – je ne crois pas qu’il soit efficace s’il s’agit de stopper qui que ce soit –, mais son absurdité même (délirer dans Tchernobyl) m’a donné l’occasion de marcher trois mois dans cette zone fumeuse avec plus ou moins les préoccupations d’un père de famille (en gros, parce que sa fille lui demande où sont les morts).
Et finalement, qu’après cinq ans de prélèvements plutôt concrets, un petit Français s’en vienne sur ce terrain constitue peut-être un début de fait probant.

Je suis sûr que l’analyse de mes os n’en montrera rien.
À voir avec le pathologiste.