Pinard !
Nouvelles du monde nucléaire, par Morgan Morgan : quand l’inculture du risque met beaucoup d’eau dans son vin et pas mal de brut.

Nouvelles du monde nucléaire, par Morgan Morgan : quand l’inculture du risque met beaucoup d’eau dans son vin et pas mal de brut.

«J’ai rêvé que j’étais la Zone, mais malheureusement je ne me souviens plus ni des questions que je me suis posées ni des réponses que je me suis données» dit Olga.
Troisième épisode.

«Je ne touche pas à la vie des gens qui sont partis» dit Olga, irritée par un voleur de poignée de porte. La zone de T. est-elle un monument ?
Deuxième épisode.

Antoine Choplin est écrivain et directeur d’une structure culturelle en France. Il a passé une semaine à Volodarka, pendant la résidence 2009 et publié à la suite de cette expérience «Une lettre de Volodarka» dans la revue Arpentages.
Dans la conversation suivante, il s’explique sur son processus d’écriture habituel, en quoi la résidence le bouscule, et, de fil en aiguille, sur ce que l’écrivain peut honnêtement dire de ce qu’il n’a pas vécu.
Un bel éclairage sur la patience obstinée du témoin.
Pour lire “Une lettre de Volodarka”.


La réalité est toujours plus intéressante que l’idée que l’on s’en faisait.
Paul avait dit : «Évite de boire l’eau du robinet, toute la tuyauterie est en plomb». Mais Valentina, qui m’héberge, ne s’en émeut pas : l’eau pour la boisson repose dans un grand bocal où trempe une poignée de beaux silex. Ça filtre.
Premier voyage au Belarus. Espèce de mission gratuite, trois contacts en poche, autant pour prendre le pouls de ce pays très touché par Tchernobyl que pour voir s’il est possible d’y travailler, avec qui et sous quelles conditions.
Grâce à Youri, musicien biélorusse installé en France, je trouve à me loger chez sa maman, charmante, en périphérie de Minsk.

Autant commencer par la fenêtre officielle avec un aperçu du journal télévisé :
- Le président planifie les travaux d’irrigation depuis son hélicoptère, aménagé en bureau de campagne. Il annote une carte avec un stylo-plume. Il est en veste et polo noir. On le retrouve au sol, à la tête d’une délégation cravatée. Des machines déterrent des chenaux, entassent des branches. Un responsable baisse la tête et opine tandis que le président lui explique des évidences, semble-t-il. Ça dure. Des tracteurs labourent quelques plans de coupe. Les machines sont récentes.
- Le correspondant polonais de la chaîne montre l’agenouillage des proches devant le cercueil présidentiel après l’accident de Smolensk, les parterres de fleurs, les tapis de bougies, la raideur militaire en mouvement. Valentina s’essuie les yeux.

- Un correspondant ukrainien témoigne de l’alcoolisme, ostensible à Kiev : des jeunes gens descendent des bières sur la place publique, certaines bouteilles emmitouflées dans du papier kraft. Un type, manifestement ivre, s’envoie une goulée avant de répondre au journaliste. Et puis cherche sa réponse comme si elle avait roulé quelque part.
- Agro-tourisme. Des aménagements confortables à la campagne : petits ponts de bois et roues à eau. Un couple à casquette affiche un air content. C’est dans la région de Gomel m’explique Valentina.
- Reportage auprès d’un vétéran de la dernière guerre. Deux jeunes militaires attentifs recueillent sa signature sur un drapeau qu’ils plient soigneusement. Trois belettes accompagnent, avec un air d’écouter vraiment.

Au programme des autres chaînes : film de guerre soviétique, télé-réalité (un type choisit sa future parmi trois candidates, y compris sur la saveur de leurs crêpes), flic russe blond, efficace et sentimental, haltérophilie.
La publicité n’est pas trop bruyante, mais interrompt l’intrigue policière je ne sais combien de fois. Céréales pour les gosses, téléphonie mobile, médicament trois-en-un, loterie nationale, lessive.
Pendant ce temps, au stade Dinamo, de grandes filles répètent en rangs des dynamiques de dominos sur une musique boom-boom. Raz, dva, tri… Un type en costard vient me demander pourquoi je photographie. Je ne sais pas. Et si nos stades français sont mieux. Celui-là me paraît très bien. Il a l’air de me prendre pour un demeuré.

Aujourd’hui, les Biélorusses fleurissent les tombes et boivent de la vodka dans les cimetières, me dit le chauffeur de taxi. La télé glisse deux images d’un check-point signé des trois triangles de l’atome : la zone s’ouvre pour Pâques, comme en Ukraine.
Je suis frappé de la ferveur religieuse à l’église orthodoxe de Niémiga. Un gars malheureux vient parler à Dieu, à haute-voix, au grand dam des babas chargées de l’entretien. Sa supplique fait un slam émouvant sur la litanie du pope.
Je traîne un peu dans le Parc Gorki, où des hauts-parleurs diffusent de la musique pour les gosses, nasillarde à souhait. Tandis que sur un pont les amoureux s’enchaînent à leur promesse.

Je rentre à l’appartement. Une petite fille en anorak rouge fait interminablement grincer la balançoire. Valentina n’est pas là, mais la radio nationale est allumée en permanence. Un simple haut-parleur branché sur une prise murale (le volume est réglable). A six heures, une série de bips réveille l’appareil. Vous êtes sur Radio-Belarus, il est six heures, musique solennelle. Davaï. Je recompte ma liasse de roubles (quatre mille pour un euros), un peu de mal avec les billets de cinquante mille. Ticket de bus, jeton de métro. Café, cigarette. Et puis petit-déjeuner très solide : Valentina me soigne. En route.

Katia, que mes séjours en Ukraine laisse dubitative, demande : «Mais tu es fan de la radioactivité ?».
Nous ne sommes pas bien loin de la frontière lituanienne pour ces deux jours au vert. La terre est souple, propre et je bêche. «Regardez, je suis un bon communiste : j’ai des chaussettes rouges, je travaille une terre qui n’est pas la mienne et avec le sourire». Ma blague les amuse.

Ilya m’explique le vin Biélorusse : vodka plus eau plus sucre plus colorant plus nom bizarre. Genre ? «Lundi matin», «Mystère X», «Tango», «Frontière des siècles», «Luciole dans la forêt».
Il décharge sur la terre retournée des paniers de fumier de vache qu’il tire de la grange. Du fumier de 1944, paraît-il. L’âge de la datcha où le jeune couple s’échappe de Minsk pour des parenthèses de «simple life».









Le jeune Tchernobyl a vingt-quatre ans. Il ne parle pas très bien encore. Ou bien nous ne savons pas le comprendre. Nous le surveillons du coin de l’oeil, notre Golem.
Si une enfant, un jour, doit lui arrêter le cœur, il lui faudra d’abord le rassembler car il est très éparpillé. Peut-être est-ce une stratégie de l’espèce (des Golems) pour se prémunir contre nos remords.

Il n’est pas bien difficile de voir que l’industrie nucléaire appuie fort, ces temps-ci, sur l’accélérateur.

Conférence internationale pour défendre le droit des pays pauvres à se doter de leur chaudière.
Relance en Italie d’un programme stoppé par référendum après Tchernobyl (et primes conséquentes à la clé pour les communes qui accepteraient d’accueillir une chaudière).
Concurrence des ex-assistés (Corée, Chine, sans parler de la Russie, apparemment sortie de son complexe tchernobylesque), désormais capable de vendre leur propre ingénierie (et l’Occident de s’insurger contre un nucléaire «low cost»).
Annonce de la création d’un institut mondial de formation (et, dans la foulée, d’un réseau de «centres d’excellence» dont le premier verrait le jour en Jordanie, -signal fort probablement-).
Énième annonce d’une technologie capable de détruire les actinides, ces lourdauds de la fission qui nous encombre l’avenir (un progrès qui permettrait «de rendre le nucléaire acceptable au plan environnemental et social»).
Annonce de l’intérêt de Bill Gates, à travers sa société TerraPower, pour un réacteur peu polluant et fonctionnant à l’uranium appauvri (il en reste après l’Irak et la Bosnie).
Et jusqu’au nouveau site internet d’Areva qui nous propose «Découvrez-le vite, plus de dialogue, d’infos et de pédagogie».
Annonce, annonce, annonce… Ça bouillonne.
On s’en fiche.
Pendant ce temps, le nouveau printemps s’installe.
Un printemps de plus a vu le jour.
J’ai l’air, avec cette forfanterie, d’opposer la poussée de l’herbe à l’active campagne de mort d’un secteur économique ravigoté par l’émergence de la nouvelle menace mondiale, le gaz carbonique.
Bien au contraire.
Ceux qui se souviennent vaguement du principe de la photosynthèse m’auront compris.
Au fond, c’est assez drôle. Quand on a fini de braire d’impuissance (gros lobby), de culpabiliser (40 watts de chevet), de se demander quand donc le président Yankee s’en viendra mettre un genou à Nagasaki, quand donc la France se trouvera la volonté d’un autre os à ronger, d’une autre excellence à défendre, quand donc le Nuremberg de tous ces chiens cravatés (AIEA, OMS)… eh bien, c’est vrai, l’herbe pousse.
Encore verte cette année.
Encore une partie de gagnée. Heureusement que nous n’y sommes pour rien.
Mais dans le même temps, la Préfecture du Finistère publie l’avis de la commission d’enquête au sujet du plan présenté par EDF pour le démantèlement de la centrale de Brennilis. Un avis défavorable. Et une lecture instructive.