2009 : échos
09/02/2010Plutôt qu’un journal de bord de la résidence organisée durant l’été 2009, des bribes.


LA CHALEUR DU SOLEIL SUR LA PEAU
T’es dans la zone. T’es complètement équipé, t’as ton masque, tes bottes, tes gants, t’as la peur qui monte parce que le dosimètre commence à monter lui aussi. T’as la sueur qui coule le long des tempes. Tu te retournes et derrière toi, y’a une mémé en train de ramasser des champignons.
Je demande à Patrice : pourquoi ils n’ont pas construit un mur empêchant d’entrer dans la zone ? Ça empêcherait que les gens aillent piller les maisons, qu’ils fassent sortir de la zone des briques, du métal contaminé pour le revendre, qu’ils aillent chasser le sanglier ou ramasser des champignons… Il me répond avec un sourire Pour qu’on puisse y aller.
Jérôme dit J’ai jamais eu aussi peur de me curer le nez.
Patrice me raconte que devant la centrale, ils ont nettoyé pour que ce soit moins radioactif pour les scientifiques, les gens qui viennent y travailler. Je lui demande comment ils ont fait. Il m’explique qu’ils ont enlevé deux mètres de terre. Je lui dis Et qu’est-ce qu’ils ont fait de la terre ? Et au moment où je pose la question, je comprends. Et on se regarde en rigolant et on dit Bah ils l’ont enterrée !
Y’a des témoignages de ça, de l’après-tchernobyl, de l’après-catastrophe où les gens disent On enterrait la terre.

Je venais à Tchernobyl. Monde gris, mélange de noir et blanc, poussière. La Supplication, mort, souffrance, hérésie, incompréhension, impossibilité à envisager, zone interdite, villages abandonnés, populations déplacées, enfants-monstres, peau qui se détache, alimentation contaminée, mort à court, moyen et long terme, horreur garantie, terre irradiée pour des milliers d’années. Des milliers d’années de zones désertées, vides, sèches, inhabitables.
Je suis arrivée à Volodarka. Sur la route, la végétation qui ressemble pas mal à la nôtre, des arbres, de l’herbe, des chevaux, des oies. Des gens comme sur les cartes postales, petite vieille à foulard coloré tirant une charette. Des gens qui vivent, rigolent, des enfants qui jouent, une nature prolifique, des cultures en zone non contaminée, le soleil qui éclaire tout ça comme partout ailleurs dans le monde. Bah ouais cocotte, t’aurais pu y penser avant que les gens ont continué à vivre, qu’ils ne sont pas des figurines de cire dans un musée poussiéreux, Tchernobyl ce n’est pas Pompéi, ça s’est passé il y a tout juste 23 ans. Jérôme dit On marche sur les vestiges d’une archéologie contemporaine. Et donc la vie continue, quoiqu’il arrive, et il faut bien faire avec ça.

Mais ça, ça ne se devine pas avant. La seule façon de le comprendre, c’est d’y venir, et de regarder les gens vivre. Et comme en plus ils nous invitent à vivre avec eux, on quitte assez vite la posture d’observateur et on est là, à leurs côtés, et on essaie de se parler, de se comprendre, dobrideign, dyakouyo, on boit de la vodka, on apprend des chansons.
Alors je ne comprends pas. Je n’arrive pas à faire le lien. Rien ici, au premier abord, ne me parle de Tchernobyl. Rien de la noirceur à laquelle je m’étais préparée. Ça me met en colère. Quelque chose m’échappe. Il faut que je fasse quoi, pour toucher ça du doigt ? Je me sens en vacances alors que je sais qu’il y a là, tout près, quelque chose de sombre et de menaçant, quelque chose que je suis venue rencontrer, tenter de comprendre. Mais ça se dérobe, je n’arrive rien à palper, je ne sais même pas par quel bout l’attraper parce qu’il n’y a rien à attraper, rien mis à part cette douceur, le vent dans les arbres, le soleil qui chauffe, une attention de la part des autres, des choses simples, prometteuses.

Patrice et Carole mangent des pommes ramassées à Volodarka. Il se regardent en rigolant et ressortent une des blagues citées dans La Supplication. Est-ce qu’on peut manger des pommes de Tchernobyl ? Oui, mais il faut enterrer bien profond le trognon.
Avant, je croyais qu’on utilisait le dosimètre pour se barrer dès qu’il commençait à monter.
On se trouve à l’orée de la zone interdite, sur un pont abandonné au milieu des champs. Sur la route, en venant, on a croisé une femme et sa fille en train de garder les vaches. Le bout du pont est obstrué et ouvre sur la forêt, début de la zone contaminée. L’air est calme, c’est presque le crépuscule. En bas, deux hommes pêchent et se baignent, en parlant bas. Les insectes vrombissent, on entend de loin un pivert qui fait grincer les arbres. Il règne ici un calme souverain, instinctivement on ralentit et on allège le pas pour ne pas brouiller l’environnement sonore.
Patrice dit C’est tellement beau ici. Quand on sait à quoi on le doit.

Je vais me promener dans le village, je me sens à ma place, j’enfile mon pull et il m’entoure justement, ça ne veut rien dire qu’un pull entoure justement et pourtant c’est ça exactement, je regarde, je suis en ouverture totale, en fragilité aussi, je pleure un peu sur le chemin, traversée par mille sensations, j’ai l’impression d’être un arbre qui se laisse plier par le vent. Je suis bien. Je n’ai pas envie d’être bien. Pas le droit non plus. Je veux creuser, comprendre, aller voir, me poser des questions et pas me laisser vivre en toute légèreté, casser cette surface, cette espèce de vitre qui m’empêche de voir. Je veux rester dans cette attention très forte, cette fragilité, cette sensibilité, mais je veux m’en servir pour comprendre Tchernobyl. Je ne sais pas comment faire.
On est avec Sergueï, notre guide, en zone contaminée. Nous, on est complètement équipés. Masque, gants, bottes. Sergueï, lui, il a rien. Tous les jours il vient bosser ici et il met rien. Il a ses chaussures de ville, et il touche tout, les rampes des immeubles, tout. A un moment donné y’a un passage difficile. Moi j’ai enlevé mes gants, je sais plus pourquoi, parce que je voulais prendre une photo ou faire je sais pas quoi. Et Sergueï, il me tend la main. Et je sais pas si je dois prendre sa main.
CM

Pourquoi j’y suis allée ?
Envie de comprendre ce que me racontaient Pascal et Morgan,
Envie de mettre ma propre goutte d’eau en témoignant à mon tour,
Envie de me confronter à moi-même en m’autorisant à monter mon propre projet grâce à la confiance, au soutien de ma famille, de Pascal et Morgan,
Envie de donner, de partager, de regarder en essayant de ne jamais me positionner comme « voyeur » auprès des habitants de Volodarka,
Envie de donner la parole aux enfants au travers de l’image

Comment parler de ce séjour en banlieue de Tchernobyl…
Le ressenti est tellement fort,
on a l’impression qu’il ne sera pas possible d’en parler.
Je ne sais pas très bien exprimer tout cela par écrit mais je vais essayer de décrire mes impressions.
Premier contact avec la zone – Bober.
Village vide, végétation luxuriante, silence, masque, bottes, dosimètre en main.
Besoin de m’éloigner de Pascal et Eléna.
Suffocation avec le masque, je ne le supporte plus, le dosimètre me gène. Je décide de retirer le masque. Je me dis que je porte un masque alors que les personnes qui vivent ici n’en n’ont pas, je ne fais que passer, je me sens indécente.
Je marche, je marche et beaucoup d’images me viennent à l’esprit, j’imagine les personnes qui vivaient là, je vois des gens qui cours pour partir, j’entends des voix.
Je ne me sens pas mal.
Eléna me rejoint et m’informe de ses peurs de la radioactivité et là je prends conscience que je n’ai pas peur, je me demande si je suis inconsciente.
On rejoint la route en direction du camion et je sens en moi une grande angoisse, j’ai mal à la tête et au ventre.
Arrivée au camion tout bascule, je pleure et je n’arrête pas de me dire qu’a-t-on fait, qui je suis, je pense à mes filles, j’ai de la colère, je ne comprends pas l’humain, mon cœur s’emballe, il faut que je gère cette émotion.
Nous rentrons et je m’isole dans la chambre.
Je me demande ce que je fais là et pourquoi je suis venue.

Je commence à prendre mes marques à Volodarka avec l’envie de prendre mon temps de ne pas précipiter les choses. La barrière de la langue me gène, rien n’est possible sans Olga notre interprète. On apprend à gérer le temps et l’attente des disponibilités de chacun.

Avec Morgan nous passons un après-midi avec quelques enfants qui jouent dans de vieux vêtements retrouvés dans le grenier. Sacha se déguise et fait la vedette. Tola –jeune homme de 18 ans – nous regarde. Je décide de prendre mon appareil photo pour immortaliser ce moment. Tola m’observe, je sens en lui l’envie de regarder mon appareil.
Je le lui mets autour du coup et essaye de lui expliquer le fonctionnement (sans interprète pas facile). Son visage s’éclaire, il est fier et cela me remplit de joie. Il prend des photos, me regarde. Je suis heureuse.

Vassia son ami a aussi très envie d’apprendre, je leur prête 2 appareils avec lesquels ils vont partir un après-midi avec pour seule contrainte : « prendre des images des habitants de Volodarka ».
Voilà le résultat. La suite reste à construire….

PLC / Photos : Tola, 18 ans

Strasbourg, le 5 novembre 2009
“Ce voyage m’a beaucoup coûté de moi-même. Je peux dire à présent que j’étais dans une profonde douleur. Une douleur qui s’est manifestée par ce rire, un rire qui brise le silence pesant, un rire qui dérange, un rire qui pleure.
Je ne pense pas être capable d’écrire quoi que ce soit d’ordonné qui pourrait décrire de près ou de loin cette expérience du “là-bas”.
Ce 0,09 microSievert indiqué sur le compteur à Volodarka. Ce 0,09 microSievert au bord de la Zone.
Et quels mots pourraient décrire le 0,46 quant à la marche sur ce qui reste du bitume de Bober et le 7,0 en bordure de celui-ci ?
Quels mots pourraient décrire le trou noir que ce 7 a creusé dans ma tête ?
Quels mots pourraient décrire le piano éventré dans le conservatoire de Pripiat ?
Quels mots pourraient décrire cette nature empoisonnée et ces villages dépecés, cicatrice à peine visible par cette belle journée d’automne ?
Ces mots, je ne les trouve pas. Ces mots n’arrivent pas à ma bouche. Et s’il y en avait un, ça serait “cutremurat” et l’expression qui en découle “m’a cutremurat” (en roumain), qui signifie en français “trembler”, “faire trembler quelqu’un”.
Trembler prend sa racine dans le latin “terror”. En français, le mot est employé dans son sens physique “être agité de petites contractions involontaires” en parlant du corps humain, de la voix. Plus tard, on l’utilise pour désigner une lumière qui varie d’intensité.
Mais en roumain, comme en latin, il signifie au figuré “éprouver une violente émotion sous l’effet de la peur”.
Amicalement,
EC


Mai 2008, journaliste, tu reviens d’Ukraine, banlieue de Tchernobyl.
En France, les gens te demandent : c’est comment, ça ressemble à quoi, la banlieue de Tchernobyl. Entre deux blagues sur la radioactivité qui te fait sûrement briller la nuit, vert ou fluo, c’est selon.
Alors voilà, tu souris gentiment à la blague entendue 20 fois, et puis, tu écris, tu racontes.
Tu racontes l’invisible, l’inaudible, l’inodore de la radioactivité. Tu racontes la beauté si incroyablement évidente des villages évacués un jour ou cinq ans après la catastrophe. Des villages fantômes. Tu racontes une certaine qualité de silence, le concert de grenouilles qui peut surgir d’un étang, là où il n’y a plus de bagnoles, plus de bruits d’hommes.
Tu essaies de raconter l’irracontable.
Un concert de grenouilles, oui. Une fois, du côté du village abandonné de Bober, c’est monté comme un gospel, à deux choeurs.
“Une plainte… et une protestation”, a dit Pascal.
J’ai enregistré, j’ai la bande. On dit le fichier .wav, maintenant qu’on est à l’ère du numérique.

Là bas, elle paraît un peu loin l’ère du numérique. Très très anachronique.
Mais avec les outils de l’ère numérique, on grave les dégâts post-nucléaires, qui ont maintenu sous cloche un bout de l’Ukraine rurale du XXe siècle.
Et sous certains aspects, cette Ukraine rurale du XXIe siècle fait penser aux récits d’une certaine France rurale du XIXe siècle.
Le village de Volodarka, à 45 km de la centrale éventrée, n’a pas été évacué, le taux de radioactivité mesuré là n’a pas dépassé le seuil de 0,30 micro-sieverts/heure qui marquait le début de l’exode.
A quelques kilomètres à peine, tout le monde était mis dans des bus, la faute aux éléments qui avaient charrié là des radio-nucléïdes, que l’homme avait malencontreusement laissé échapper.
A Volodarka, 200 habitants, il y a l’électricité mais pas l’eau courante, qui se tire au puit, poulies, sceaux métalliques. Les téléphones portables, par contre, sont partout, décidément. Avec leur lot de sonneries absurdes.
(…)
Et c’est comme ça que tu décides de retourner en banlieue de Tchernobyl. Que ça s’impose, que ça tombe sous le sens. Pour un choeur de grenouilles, et une chanson russe qui sonne joliment faux quand la vodka s’en mêle.
Pour une plainte, et une protestation.
Avec une justification, faire du son, faire entendre le contraste entre le criard et le presque rien, le riant et l’écorché vif.
Dans un endroit où, à priori, l’homme ne peut raisonnablement demeurer. Dans un endroit où à postériori, l’homme demeure, un peu, obstinément.
Et c’est comme ça qu’un an et demi après, un jour d’août 2009, tu te retrouves sur cette même route qui mène à Tchernobyl.
Zone contaminante.

CB (texte & photo) / Zone Contaminante, Carnets d’Ukraine, extrait zéro.

UNE LETTRE DE VOLODARKA (extrait)
[Ukraine, environs de Tchernobyl, septembre 2009]
[…]
Ici, dans les environs de Rudnia Osochia, rien n’empêche de planter sa tente ou de ramasser des champignons.
Je quitte le goudron, progresse parmi les hautes herbes, m’approche des maisons aux toits effondrés. Je regarde au travers des vitres brisées, explore les intérieurs dévastés.
Dans le chuintement continu de ma respiration, j’interroge mes motifs.
Ce que je fais là. Pourquoi je bats cette campagne.
En vérité, j’avance ici comme à tâtons, sans la moindre acuité. Mon semblant de lucidité n’est qu’une farce, une histoire que je me raconte. J’en distingue au loin la supercherie.
Tout au plus, je trottine dans l’intrépidité de l’enfance, avec même, pourquoi pas, par instants, un étrange et sournois plaisir à me trouver là, à aviser un nouvel objectif, à le dépasser.
Des motifs d’écrivain ?
A ce moment, la littérature semble de peu de poids.
La seule pesanteur peut-être, ce serait cette confiance que tu accordes à ma plume, à te ramener quelque chose de ces terres qui furent les tiennes.
Mais comment faire ?
Comment faire avec le fond des forêts contre lequel il me semble que plusieurs fois, je me suis brisé ?
Franchissant les lisières, hasardant quelques pas, une vingtaine pas plus, parmi la rousseur des troncs, j’ai éprouvé chaque fois ce mur indépassable, dressé sous les ordres insistants du dosimètre et j’ai battu en retraite, la sueur au front. Renoncé au sol tendre, retourné à la lumière, au pas de course.

Comment faire aussi avec cette solitude d’ici ? Comment témoigner de ce vertige qui t’attrape la poitrine ?
Quand je pense à la belle solitude du montagnard, choisie, gagnée avec lenteur aux flancs des pentes rudes.
Quand celle-ci te dégringole sur la nuque, brutale et stupéfiante. Après tout, n’y a-t-il pas ici des routes et des maisons, fussent-elles en ruines ? N’a t-on pas ici, dansé, chanté, préparé la soupe ? N’a t-on pas circulé le long de ce ruban de goudron ?
Ces lieux ont vécu.
Ils se taisent horriblement.
Cette viduité me tord le ventre.
Cette solitude immense n’est pas seulement la mienne. C’est celle de mon espèce, humaine.
Tu vois ces bredouillements.
Ils valent encore moins que l’effrayant croassement des corbeaux volant à la cime des arbres.
C’est peut-être à eux qu’il faudrait confier le récit.
Voilà une idée. Un monologue de corbeau pour raconter les forêts sales et désertes de Tchernobyl.
[…]
AC (texte & photo)

Dimanche 16 Août
Pour la première fois depuis des années, j’habite une vraie maison et il faut la quitter. Le Voyage prend alors une toute autre dimension. Nous trouvons l’été à hauteur de Rennes, semblable à ce qu’il était dans notre souvenir, avant que nous n’habitions en Octobre… L’Ukraine semble très loin, cette année, la route s’étire entre Plouëc et Vendeuvre où Cathy nous rejoint ce matin. Nous voici au complet pour les 2400 kilomètres restant. Prochaine étape en Alsace, chez nos amis des “Enfants de Tchernobyl”.
Jeudi 20 Août
Dans la maison de Larissa, tout a été remis en place. Il ne reste que de très rares traces de la résidence de l’an passé, les vieux rideaux poisseux, les matelas tachés, les tapis ont repris leur place. C’est à croire que quelqu’un est allé chercher des seaux de poussière pour en saupoudrer sommiers et parquets… on verra ça demain, ce soir nous dînons dans la maison (propre!) de Viera et Vassia, où Seb a logé hier.
Nous retrouvons avec bonheur la maman de Viera qui vit désormais avec eux. Sa santé décline mais elle garde sa poigne de fer et son air enjoué.
On s’émerveille de pouvoir enfin se parler sans interprète, la première fois, en 2006, tout passait par les gestes.C’est si bon d’être ici, rendre visite à des amis, à pied et s’en retourner dans la nuit noire à travers champs, passer l’improbable pont sur la rivière, sous des milliards d’étoiles, goûter le silence véritable.
Samedi 22 Août
L’emménagement se poursuit, les lits sont tous faits, la cuisine a l’air d’avoir toujours été là, je vais pouvoir passer à mon sport favori : l’agrafeuse!
On s’apprête à déjeuner quand Tola, notre cher Tolitchka, débarque avec bières et poisson salé (très salé!). On dirait que nous nous sommes quittés la semaine dernière… Le prof de musique a pris du galon : aujourd’hui, il est responsable de la culture pour tout le district et travaille sous les ordres de Katerina, la sous-préfète.

Dimanche 23 Août
Caroline, Olga et moi rendons visite à Natasha mais elle est absente, il n’y a que Maroussia, la grand-mère. Elle se lance dans le récit de tous les malheurs de la famille, Olga a bien du mal a trouver des moments pour traduire. “L’affaire Vittia”(le frère de Natasha), nous est relatée dans le moindre détail, comment il a poignardé son oncle, comment il a été arrêté par la milice et s’est retrouvé interné à l’H.P., sa famille lui manque beaucoup mais il est bien soigné et le sevrage de vodka lui réussi plutôt…
Après deux autres visites du même acabit, nous passons chez Viera. Le moral n’est pas non plus bien haut chez elle : elle a des soucis d’argent, sa vache est morte et ceux qui en avaient acheté la viande n’ont payé que l’acompte et menace de “tuer tout le monde” si on leur réclame le reste… Viera va prier pour eux.
Au soir, plusieurs femmes passent “chez les Français” pour se servir dans les vêtements que plusieurs personnes m’ont confiés avant notre départ.
Mardi 25 Août
Enfin le jour de la virée à Ivankiv : on va pouvoir manger des légumes frais ! Ca nous changera des lentilles, du riz, quinoa et autres pâtes… Au retour, je file avec Olga à Krasiatytchi voir la sous-préfète, on a un fax a envoyer à Tchernobyl InterInform. Je lui offre quelques cadeaux et nous parlons un moment. Elle propose de nous faire visiter Poliské, la ville fermée qui fut le chef-lieu du district. Fort bien… il faut voir si elle tiendra parole ou s’il s’agit encore d’un effet d’annonce!
Après-midi fabrication de poupées avec quelques gamines du voisinage, interrompue par l’arrivée de Viera. Je lui remets l’argent des disques que nous avons vendus pour elle et Tola cette année, leur musique a bien marché et la somme est coquette et la vie très bien faite : c’est quasiment la somme exacte qu’il lui faut pour acheter une nouvelle vache! Celle-ci s’appellera Artistka…
Jeudi 27 Août
Caroline et Seb vont passer la journée dans la zone avec un guide : Sergueï.
Atelier attrape-rêves, cette fois, avec les gosses. Ce soir, première tournée de croquettes à la fêta! Halla, la voisine, repasse avec Aliona , un nouveau pot de lait dans les bras : il va aussi falloir faire des kuigns, le lait frais se perd vite et nous n’en buvons pas.
La compagnie revient assez tôt. Le toast de Caroline est éloquent : elle s’est mangé une bonne claque à Prypiat et les larmes ne sont pas loin.
Son séjour se termine déjà, une semaine au bord du monstre.

Dimanche 30 Août
7 H. Tout dort chez les Français mais dans les champs du voisinage, les gens sont au travail depuis déjà un moment. On ramasse les patates, les légumes du potager, on fait des conserves, on engrange le foin, on coupe du bois. Il fait très chaud mais on sent dans chaque activité la truffe glacée de l’hiver se pointer…
Vers 15 H, au pont de Martinovytchy. La rivière n’est plus en crue, comme au printemps, mais les verts surnaturels subsistent dans le tapis moelleux au pied des buissons. Et le silence est le même. D’un timbre si particulier que le moindre mouvement de l’herbe sèche qui s’élève de la mousse à même le bitume, semble vous crisser à l’oreille. Au bout du pont, au-delà des croix de métal rouillé, la route monte au creux des bois vers quelque spectre de village.
Ici passaient des voitures, des autocars et des chevaux. Ici passait la vie des hommes.
Vendredi 4 Septembre
Midi. Pascal et moi sommes partis marcher dans la forêt contaminée, à la recherche d’un ancien lac. Nous nous enfonçons dans le sous-bois. L’endroit est splendide, dégage majesté et noblesse. Le temps n’altère en rien le visage de cet être multiple, non plus que les accidents nucléaires ou la disparition de l’homme… au contraire. Après un peu moins de deux heures de marche, nous arrivons au lac… asséché. On devine la trouée au travers du feuillage, il y a plus de ciel et l’atmosphère aussi a changé. Pas de lac mais une immense étendue bruissante de plantes d’eau, de longs plumets au tiges chantantes.Un désert parcouru de millions de murmures. Le vent est tiède, nous avons marché en silence.
Nous retournons nous poser sous les arbres, déjeuner sur un gros vieux tronc, à un mètre du sol, les jambes pendantes. La digestion appelle la sieste, nous entendons l’appel… Pascal étend la couverture de survie au sol, étrange matière dorée , la science-fiction s’invite dans cette forêt sans âge le temps d’un somme. Je choisis quant à moi le tronc lui-même. L’équilibre trouvé, je sombre délicieusement, bercée par les murmures du chant vert. Je m’éveille un peu plus tard comme on remonte des profondeurs dans un fluide où rien ne pèse. L’arrivée à la lumière. Je chantais dans mon rêve une chanson et murmure encore des paroles qui s’effacent déjà.
MT


Une blessure qui ne se résorbe pas, forme sa croûte dans l’esprit.
A jamais une marque sur la face de l’Homme.
Un trou, au verso de son Histoire.
Un trou dans l’ouvert, une ouverture sans seuil.
Une zone née d’un drame qui la cerne mais n’y loge pas.
Les ruines les plus contemporaines qui soient,
en dehors des temps, les rassemblant tous.
Renversement des règnes.
Notre regard extérieur, progressivement ne l’était plus.
Une contrée que l’on a abordé, bien que nous n’en ayons jamais connu de bords.
Avec cette forme de respect qui naît de la crainte.
Jamais nous n’avons pénétré cette terre sans précautions.
Vers cette absence de frontières, nos points de départ étaient foncièrement en amont.
C’était le négatif du monde.
C’était l’endroit où nous contrastions.
Nous nous sommes plaints de nos habitudes soudainement orphelines. Nous nous en sommes dénudés.
Nos émotions ont permutées, pour devenir nos sens.
Dans les régions de l’étrange, l’étranger est chez lui.
Avons-nous seulement pensé à revenir avec autant de précaution ?
La douce et périlleuse homogénéisation que la Zone n’a pas manqué de nous faire subir avec elle, me fait dire que l’on peut éventuellement y entrer mais pas en sortir.
Ce que l’on s’est raconté pour aller là-bas.
Ce qu’ils se racontent pour vivre là-bas.
Là-bas contamine partout où je vais.
SB (texte & photo)

« Tout seul ensemble », dirait Jean Gaumy.
À peu près ce que l’on ressent à tremper plusieurs semaines en résidence collective à Volodarka, une sorte de bout du monde qui ne serait pas borné par un impraticable océanique. Rien n’empêche, en effet, d’aller au-delà.

Il y a des routes et bien peu sont fermées.
La plaine et la marche à pied donnent la mesure du volume d’air qui fait ici notre sous-verre.
La langue est une cloison de papier : quantité de choses se devinent qui resteront sans certitude.
L’hospitalité locale réduit sans façon l’écart qui nous paraissait clair du familial à l’étranger.
Tout aussi bien, quelque rumeur délirante nous sidère : le village regarde une poignée de Français se perdre dans les bois et s’essayer au puits, obnubilés par le passage de Tchernobyl.
« Il faut brûler toutes ces maisons abandonnées » dit une femme raisonnable.
Pendant ce temps, le bruit de la tronçonneuse et la récolte des patates appellent à prévoir pour l’hiver.
La maison résidentielle devient une espèce de bouilloire, alimentée par la triple fermentation de chacun : l’extrémité des cadres habituels, le contradictoire du post-accidentel, les remontées d’enfance, grosses bulles digestives quelquefois dégueulasses. Le peu contournable rituel des vodkas -voire de la gnole locale, le redoutable samogon’- catalyse la marmite.
« Tout seul ensemble ». Psychothérapie à l’Ukrainienne dirait Morgan.
Comme Tchernobserv ne se soucie guère qu’au moment des repas du confort moral des résidents –adultes, conscients et en cuisine avec eux-mêmes-, personne –sauf cas grave- ne régule le feu de chacun.
La résidence travaille.
L’accident de Tchernobyl a vingt-trois ans, mais son emprise –cette façon très inédite de s’étaler dans le temps-, continue de gratter aux entournures (du visiteur).
En général exactement là où, passée la trentaine, bien des failles paraissaient pontées.
Les poches troubles qui semblaient gelées, les affres avec qui l’on avait conclu des cessez-le-feu, poussent sur leur croûte, redemandent.
L’évidence personnelle, quelquefois l’évidence obtenue au prix fort, un détail la bouscule.
Trois gosses crottés dans la forêt où l’on n’irait pas sans masque.
Une coupe de bois pour la Turquie.
Un coup de feu dans le no man’s land.
Le métier vacille pour une seconde d’un regard sur la fenêtre crevée d’une maison molle à quarante bornes du monde courant.
Ou c’est encore, pour le novice, la toxicité d’un chiffre idiot à l’écran du dosimètre.

La vie bien établie, le quant à soi, l’eau chaude, deux mille cinq cent kilomètres à l’ouest, avec leur logique irréprochable, leur insertion délicate dans le tissu à la fois banal et complexe d’une civilisation –la nôtre-, deviennent des points clignotants, tout à coup plus distants pour l’esprit qu’au compteur kilométrique.
Loin de tout. Sauf de soi.
Écrire, filmer, dessiner, sentir les choses, dans ces conditions, ni conventionnelles ni tout à fait périlleuses –ce n’est pas la guerre n’est-ce pas ?-, travaillent à l’enregistrement d’une dérive de la pensée. Point par point.
Et au besoin loin du plan, de la préparation minutieuse et jusque sur des terrains où la solidité professionnelle devient une béquille. Il faut alors compter sur les réflexes acquis et l’adéquation de l’équipement. Ou bien improviser.
De celle qui n’avait pas saisi que l’affaire était collective à celui qui s’en nourrit, que vient-on chercher là ?
Pour le tourisme, on repassera. Les tenanciers n’ont pas le profil.
Pour la psychothérapie, la doctrine manque.
Quatre chambre autour de la cuisine, une salle de bain tirée de l’étable par une belle initiative, un chiotte à sciure, un puits.
Une ampoule par pièce, une prise électrique sans terre, cinq ampères au compteur.
Deux chambres ont pour porte un rideau.
Les tenanciers ont le privilège de leur caravane.
Untel choisira de s’isoler au grenier, telle autre bénéficiera d’une petite maison voisine pour se sortir la tête de l’eau.
Le minimum. Une table commune. Les repas ensemble. Pas de voiture. Une traductrice. Les plannings, les affres et, au café du matin, les rêves de chacun. Un bain.
Témoigner de ce que la réalité nous fait.
Résidence en banlieue de Tchernobyl.
Parce qu’il faut regarder cette chose en face.
Et pour en dire quelque chose, tremper soi-même dans son creux manifeste, être son propre capteur.
Quitte à douter pouvoir s’en dépêtrer.
Désenchevêtrer Tchernobyl de nos propres antennes ?
La part de l’ineptie, la part du courage ?
PR

Poladroid
